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CERCLE DES CHAMAILLEURS

 

LA RESILIENCE

 

Présentation par Marie-Anne

 

15 mai 2008

 

Qu’est-ce que la résilience : à l’origine, il s’agit d’un terme utilisé en physique pour désigner la résistance aux chocs d’un métal. Il est particulièrement utile pour évaluer les ressorts !

Le mot lui-même « résilience » vient du latin « resalire » qui signifie : re-sauter, re-monter, re-bondir.

Par extension, ce terme a été adopté pour désigner dans divers domaines (moral, physique, social et culturel) l’aptitude à rebondir ou à subir des chocs sans être détruit. Son utilisation dans les sciences humaines est relativement récente.

Voici une définition plus « officielle » : « C’est la capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir, en présence d’évènements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères et/ou répétés ».

D’abord utilisé aux Etats-Unis, il a surtout été « popularisé » en France par Boris Cyrulnik, éthologue et pédopsychiatre, à travers ses livres dont « Un merveilleux malheur » et « Les vilains petits canards ».

Boris Cyrulnik lui-même est un « résilient » : quand il avait 5 ans en 1942 à Bordeaux, ses parents d’origine russe et polonaise, ont été déportés et sont morts en déportation. Il avait alors été recueilli par une institutrice mais, lors de la rafle du 10 janvier 1944, il est dénoncé et arrêté. Il devait être transféré au camp de Drancy mais il est de nouveau sauvé par une infirmière qui le cache sous sa cape.

 

La résilience est devenu un concept à la mode dans les pays occidentaux. Il existe même des Instituts et des Universités de la résilience dans plusieurs pays européens et en Amérique latine. Aux USA, les deux tours du World Trade Center viennent d’être surnommées « the twin resilient towers » par ceux qui voudraient les rebâtir !

S’agit-il d’un concept original ou simplement d’habits neufs pour un terme ancien ? A ce sujet, on peut encore citer Paul Claudel qui écrivit son livre  « Amérique » en 1933 à son retour en France après avoir été ambassadeur à Washington : « Il y a dans le tempérament américain une qualité que l’on traduit là-bas par le mot resiliency ».

 

Parmi les résilients connus, on peut citer :

-         l’écrivain italien Primo Levi comme il le décrit lui-même dans son livre « Si c’est un homme » écrit à son retour de déportation à Auschwitz

-         Anne Frank que le BICE (Bureau international catholique de l’enfance) a proposé comme modèle de résilience

-          Maria Callas, « la divine », fut une petite fille dépérissant de carence affective dans un dépôt d’enfants immigrés à New York

-         La chanteuse Barbara qui a subi un viol paternel et a été persécutée pendant la guerre

-         Georges Brassens, mauvais garçon, qui s’en est sorti grâce à son professeur de troisième qui le révèle à lui-même pour la découverte de la poésie

-         Geneviève Anthonioz-de Gaulle, déportée à Ravensbrück : « Comme moi, beaucoup de mes camarades sont sorties des camps de concentration plus fortes et plus humaines. D’autres ne s’en sont jamais sorties. Au moment où on est en train de flancher, une main qui vous reprend. C’est comme cela que l’on survit ». Elle dit aussi : « Il y en avait une, je me mettais toujours à côté d’elle. Elle connaissait des poèmes et des poèmes ».

 

La poésie, la main tendue deviennent des valeurs désuètes dans des sociétés gavées et engourdies nous dit Boris Cyrulnik. Mais, quand on a connu Ravensbrück, tous les évènements de la vie renvoient à cette blessure et lui confère une immense qualité.

On retrouve des exemples de résilience dans la littérature,  par exemple dans « Poil de carotte » , dans « Sans famille », dans « Olivier Twist » ou encore dans « Vipère au poing ».

 

On a aussi beaucoup parlé de résilience à propos des enfants des rues qui s’en sortent parfois grâce à la délinquance. « Vendre de la drogue, nous dit Cyrulnik dans « Un merveilleux malheur », est considéré comme un crime par ceux qui sont socialisés, alors que c’est un comportement de sauvetage, de réparation ou de résilience même, pour ceux qui ont été socialement humiliés. Dans les quartier où l’on patauge dans la misère sociale et culturelle, les enfants sont constamment humiliés. A l’école, ils sont de mauvais élèves. Dans la rue où la violence règne, ils sont souvent battus et menacés parce qu’ils sont faibles. Si un dealer leur apprend  qu’en une seule soirée ils peuvent gagner assez d’argent pour reconquérir leur dignité et faire vivre leur famille…ils deviennent résilients grâce à la délinquance ! … Ce scénario de « sauvetage » est classique chez les gamins des rues de Bogota ou de Sao Paulo ».

On peut encore citer Dominique Lapierre dans son livre « La cité de la joie ».

 

Les résilients ont des traits de personnalité caractéristiques que l’on retrouve chez la plupart d’entre eux :

-         une maturité précoce

-         une tendance à relativiser les problèmes quotidiens

-         se sentir à la fois plus fort et plus faible que la moyenne des gens : la fragilité vient du traumatisme subi et la force du traumatisme surmonté. Pour Jacques Lecomte, psychologue, « les résilients sont des diabétiques de l’âme, jamais complètement guéris mais stabilisés au point de pouvoir mener une vie presque normale ».

-         une tendance au perfectionnisme et à l’excès de travail

-         une gentillesse excessive, par le besoin d’être aimé, le désir de plaire, par peur d’être rejeté

-         un intense appétit de vivre et de goûter avec délice tous les bonheurs de l’existence. « La lumière paraît d’autant plus belle qu’on a vécu dans l’obscurité ».

-         le sentiment d’une mission à accomplir, de vouloir changer le monde. Les orphelins sont très nettement surreprésentés chez les grands leaders politiques  et religieux

-         une hypersensibilité aux réactions des autres et une grande aptitude à l’écoute d’autrui. Il y a une surreprésentation d’individus à l’histoire compliquée parmi les psychologues et les psychiatres.

Les résilients ont souvent l’impression de ne pas vivre dans le même monde que les autres personnes mais aussi de parler la même langue quand ils se rencontrent. Ceci peut encore s’exprimer par la phrase suivante : « On n’est pas de son pays, on est de son enfance ».

 

Un autre terme permet de mieux comprendre le concept de résilience, c’est l’oxymoron qui est le rapprochement de deux mots qui semblent contradictoires : « l’obscure clarté » de Corneille mais aussi  « Un merveilleux malheur » de Boris Cyrulnik.

C’est souvent la survenue d’évènements traumatisants qui vont permettre l’émergence de capacités particulières, artistiques ou intellectuelles notamment, qui, sans eux, seraient demeurés en sommeil. A l’inverse, une vie trop calme et trop paisible n’est pas très stimulante et n’oblige pas à « sortir de soi » ou encore « à se sortir les tripes » !

Pour ceux qui ont surmonté l’épreuve, nous explique Cyrulnik, le malheur devient l’étoile du berger qui oriente vers le miracle, et l’oxymoron exprime comment une souffrance se métamorphose en œuvre d’art : « L’éblouissante infortune de la vie », écrit Jorge Semprun.

Paradoxalement, les résilients peuvent être heureux , voire reconnaissants, d’avoir vécu ce qu’ils ont vécu, même le plus pénible !

Pour Alexandre Jollien, philosophe, atteint d’infirmité motrice cérébrale (IMC) : « le bonheur, s’il existe, s’oppose diamétralement à un confort tranquille, tiède. Il réclame une activité intense, une lutte sempiternelle ; il s’apparente à une plénitude désintéressée, acquise dans un combat permanent ».

C’est comme dans l’art gothique où les poussées opposées des arcs soutenant les voûtes se rencontrent et le bâtiment ne tient debout que grâce à la croisée des ogives, les deux forces opposées sont nécessaires à l’équilibre.

Baudelaire dit aussi : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Il définit ainsi parfaitement l’alchimie de la douleur.

 

 Quelques réflexions supplémentaires sur la résilience :

 

-         La résilience d’un individu ou d’un groupe n’est pas acquise une fois pour toutes. Certains évènements majeurs peuvent déstabiliser l’existence d’un sujet auparavant résilient. Cependant, les épreuves on souvent rendu ces individus plus forts et plus résistants.

-         Les spécialistes ont identifié ce qu’ils appellent « les tuteurs de résilience » : pour Alexandre Jollien (le philosophe avec IMC), c’est sa mère qui a joué ce rôle en croyant en lui malgré son handicap mais aussi certains de ses éducateurs, un vieux prêtre et aussi sa classe à l’école de commerce. Et, comme nous l’avons déjà vu avec les enfants des rues, il est des résiliences « hors la loi sociale » quand la loi sociale elle-même est violente et qui développent des stratégies de survie basées sur la délinquance.

-         Dès l’origine, on s’est surtout intéressé à la résilience des enfants et des jeunes et à la résilience individuelle. On commence à s’intéresser maintenant à la résilience des adultes, des personnes âgées et à la résilience collective et notamment de certaines communautés ethniques.

-         Le concept de résilience tend à renforcer l’idée que « notre histoire n’est pas un destin », ce qui s’oppose à l’idée de détermination : ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas forcément demain ; c’est ainsi qu’une carence affective précoce crée une vulnérabilité momentanée que des rencontres affectives et sociales pourront restaurer …ou aggraver.

-         La répétition des comportements déviants, tels que la maltraitance, n’est pas obligatoire, c’est-à-dire que les sujets victimes de maltraitance ne deviennent pas obligatoirement des personnes elles-mêmes maltraitantes. Cette idée, fréquente chez les professionnels, vient en partie du fait qu’ils ne voient dans leur travail que les sujets qui répètent la maltraitance.

Il ne faut cependant pas occulter ce qu’on a appelé « la face noire du vécu psychologique des résilients ».  Par exemple, Joseph Gourand (cité par Jacques Lecomte dans un article), qui a perdu sa famille lors de la shoah : « La journée je donnais le change mais il arrivait toujours un moment où, le soir, je devais rentrer seul dans ma chambre. Chaque marche de l’escalier m’apparaissait alors comme une montée vers la solitude. … D’un côté, il y avait ceux qui avaient le bonheur d’avoir encore leurs parents, de l’autre, il y avait l’orphelin à perpétuité que j’étais devenu…. J’avançais toujours masqué, le sourire aux lèvres. Ceux qui ignoraient d’où je venais ne voyaient en moi qu’un boute-en-train… ».

Il y a des moments très durs, de profonde dépression qui parfois assaillent le résilient. On pense à ce sujet au suicide de Primo Levi, survenu très longtemps après sa déportation et son séjour à Auschwitz.

 

Un des principaux intérêts du concept de résilience est de mettre l’accent sur les processus de réparation après un traumatisme particulièrement important. Cette vision des choses conduit en effet à une façon différente, pour les différents professionnels concernés, à intervenir auprès des victimes de traumatisme :

-         un aspect fondamental de la récupération après un traumatisme, est la reconstruction de l’estime de soi. Trop souvent, on emprisonne la personne dans sa position de victime en voulant l’aider. En s’en tenant à la compassion bienveillante, les intervenants peuvent conduire à réduire la personne à son identité de victime et la priver des motifs de fierté dont elle aurait besoin.

-         Les intervenants doivent donc quitter une attitude essentiellement curative pour adopter un point de vue plus éducatif en cherchant à favoriser le développement des ressources individuelles. Il s’agit en somme à miser sur les forces de chaque individu.

Dans un article paru en 2004 dans Infopsy, Jean Garneau, psychologue, cite 2 exemples dans l’enseignement qui illustrent l’importance de l’attitude éducative :

-         Un professeur de sixième raconte comment il a réussi à transformer profondément sa classe d’élèves sous-performants en invitant chacun à identifier des deux qualités (considérées comme des facteurs de résilience) qu’il avait déjà et à chercher comment il pourrait les développer encore davantage. Les enfants ont ainsi commencé à retrouver en eux une confiance et une fierté jusque là inaccessible et la plupart sont devenus des élèves de calibre élevé en moins de deux ans.

-         Un autre exemple : en trompant volontairement les professeurs sur le quotient intellectuel des élèves dont ils avaient la charge, on constatait qu’après peu de temps les résultats des élèves étaient en relation avec le faux Q.I. plutôt qu’avec celui que les tests avaient mesuré. Sans s’en rendre compte, les éducateurs avaient tendance à apporter un soutien de meilleure qualité aux élèves qu’ils croyaient plus doués et à tolérer une performance médiocre des autres.

 

Compte-rendu de la discussion

 

D’abord, des commentaires ont été échangés sur le sens même de « Résilience », et la nécessité d’utiliser un terme spécifique pour qualifier l’aptitude à réagir d’un individu devant les vicissitudes de la vie..

 

L’origine du terme de Résilience est rappelée : dans le domaine de la physique des matériaux, la résilience qualifie la propriété des structures à reprendre leurs caractéristiques après une contrainte passagère. Dans le domaine des sciences sociales, le sens de ce terme a été quelque peu modifié, dans la mesure où, en ce qui concerne les hommes, on ne peut savoir quelle serait la situation s’il n’y avait pas eu la contrainte.

 

On a insisté sur la réalité de la notion de Résilience ; le cas de Primo Levi ayant été présenté comme un cas de résilience, la question se pose de savoir qu’elle aurait été la vie de Primo Levi s’il n’avait pas été interné à Auschwitz ; Jorge Semprun décrit l’oxymoron qui associe le malheur au miracle de la vie, une souffrance se métamorphosant en œuvre d’art.

 

 En fait pour affirmer qu’il s’agit de cas de résilience, il faudrait savoir si les intéressés auraient eu la même vie sans le choc subi.

 

Une excellente idée d’un des participants : pour mettre en évidence les cas de résilience, il faudrait faire une étude statistique sur deux populations : la première ayant subi un choc traumatique (par exemple un internement à Auschwitz) et la deuxième, échantillon identique au premier (mêmes âge, sexe, habitat, niveau social, religion…). On étudierait l’évolution de ces deux populations et ne trouverait-on pas les mêmes proportions de réussite professionnelle, et surtout la même proportion de gens ayant mené une vie ordinaire ?

 

Une bonne partie de la discussion a porté sur une phrase relevée dans la présentation : grâce à la délinquance s’appliquant au moyen de rebondir des enfants des rues. Une bonne majorité se dégage pour dire que le terme de « grâce » ne s’applique qu’à des situations positives, pour des éléments louables (grâce à Dieu, grâce à une bonne santé…) ; et on ne peut pas dire que la délinquance soit très recommandable. Il eut été préféré «  par la délinquance ».

 

Pour l’anecdote, il est fait remarquer que le cas de Nicolas Sarkosi n’a pas été cité, alors que, d’après lui, il a rebondi après une enfance difficile.

 

 

 

Par Le cercle des chamailleurs - Publié dans : cercledeschamailleurs
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