CERCLE DES CHAMAILLEURS
mardi 12 avril 2011
« Dire la vÉrité au
pouvoir-
Les intellectuels en
question. »
(Gérard Noiriel)
PrÉsentation par Anne
Gérard Noiriel, historien du monde ouvrier et de l'immigration, se demande quelle est la mission politique de ceux qui
représentent le savoir. Quels sont les arguments des universitaires pour justifier leur intervention politique.
La première partie est une version remaniée des « Fils maudits de la République » publié en 2005. Il se
demande comment s'y prennent les intellectuels pour construire des passerelles entre le monde de la science et l'espace civique ? Quel type de connaissances ils mobilisent.
LES FILS MAUDITS DE LA REPUBLIQUE :
Le mot « intellectuel », au sens actuel, est apparu en 1898. C'est Maurice Barrès qui surnomme
ainsi tous les gens qui rejoignent Zola dans l'affaire Dreyfus. A partir de ce moment, il désigne ceux qui s'engagent dans des combats civiques de
leur temps, au nom d'un idéal de vérité et de justice. Ce terme désignait auparavant les gens qui exerçaient des activités sensées mobiliser l'intellect.
L'ancêtre de l'intellectuel dreyfusard est le philosophe des Lumières. Le livre et le journal s'imposent à cette époque
et les philosophes vont s'appuyer sur un public éclairé de bourgeois et aristocrates. Contre le pouvoir royal pour les principes démocratiques. La répression donne une dimension héroïque à
l'intellectuel qui demeure dans son identité.
L'université de Berlin fondée en 1810 par Wilhelm Von Humboldt, crée le corps des enseignants-chercheurs. Elle
concrétise sur le plan institutionnel les idéaux rationalistes de la philosophie des Lumières. Là, va se concentrer l'agitation politique avec 2 préoccupations au long du 2O° siècle : la
nation et le prolétariat. Les uns invoquent « le principe des nationalités » pour inciter les peuples à se soulever contre les empires, les autres la « lutte des classes »
pour que les ouvriers mettent fin au règne de la bourgeoisie.
L'espace public se structure autour de 3 pôles : les partis politiques, la presse et l'université.
-
La masse du corps électoral (masculin) va donner « la démocratie des partis ». En 1847, suffrage censitaire, 250.000 citoyens avaient le droit de vote. En 1848, suffrage universel,
masculin, 9 million.
Les organisations politiques sont animées par des professionnels payés par elles. Avec l'extension du corps électoral, les politiciens doivent prendre en compte les aspirations, les désirs des
masses. Ils doivent les persuader qu'ils défendent leurs intérêts. Les premiers partis de masse apparaissent en Europe au moment de la Grande Dépression. Les grèves, manifestations, affrontements
avec les forces de l'ordre donnent une forte visibilité au mouvement ouvrier. Les partis socialistes, quand ils tissent des liens avec les syndicats, réussissent à combler partiellement, le fossé
entre gouvernants et peuple. La puissance du mouvement ouvrier produit un grand désarroi dans les classes moyennes et supérieures qui vont se regrouper sur le critère national. La droite
construit sa stratégie sur l'identité nationale. Les ennemis du peuple ne sont plus les patrons mais les étrangers qu'il faut éliminer.
- Des entreprises de presse obéissant aux lois du capitalisme, essaient de conquérir le lectorat populaire. Des journaux de masse jouent un grand rôle dans les
bouleversements de l'époque et contribuent à fabriquer l'ensemble des informations. Les journaux se combattent pour attirer les lecteurs et privilégient des événements.
- Enseignants, chercheurs, experts
La sociologie émerge avec Emile Durkheim qui semble répondre aux hommes complets du 19°siècle. En Allemagne, Max Weber insiste sur la spécialisation des scientifiques. Le sociologue étudie le
monde tel qu'il est et ne porte pas de jugement ; ainsi la sphère politique et la sphère savante se séparent. Il faut que les sociologues développent leur propre questionnement scientifique pour
expliquer le fonctionnement de la société, quitte à transmettre ensuite aux non-spécialistes. Mais certains estiment que les universitaires doivent répondre aux questions posées par les
gouvernants.
L'originalité du cas français :
En France, la démocratie de masse s'impose avec l'avènement de la 3°République : suppression de la censure,
élection des maires au suffrage universel masculin, service militaire obligatoire, école gratuite, laïque et obligatoire... Des mesures vont essayer de lutter contre la grande Dépression et, en
guise de politique sociale, multiplier les lois sécuritaires, protéger le travail national. Ces mesures vont freiner les problèmes ruraux mais mettre en marge le prolétariat industriel. De
nouveaux notables républicains prennent alors la suite des anciens.
La presse se développe avec 4 grands quotidiens, sur le modèle du Petit Journal (né dans le 2nd Empire) : Le Matin,
Le Journal, Le Petit Parisien ; lus par au moins un million de lecteurs, ils font l'opinion et se concurrencent. Trois grands sujets sont abordés : la question sociale privilégie crimes et
catastrophes. En politique intérieure : dénonciation de scandales comme l'affaire de Panama. La rivalité entre états européens comme dans l'affaire Fachoda.
En même temps des journaux destinés aux élites, aux politiques se développent : Le Temps, le Figaro, le Journal des débats. Deux exemples : à gauche, l'Egalité, fondé par Jules Guesde soulignant
2 personnages : l'ouvrier exploité et le patron « buveur de sang ». A droite, la Libre Parole, d'Edouard Drumont, dans lequel la lutte des races remplace la lutte des classes. Les 2
fondateurs seront d'abord journalistes, puis députés.
Le nombre d'étudiants augmente très vite et les effectifs des enseignants du supérieur. On sépare les disciplines à
l'université ; littéraires, historiens, philosophes et sociologues. Le pouvoir républicain utilise l'enseignement de l'histoire contre ses adversaires. Ernest Lavisse, professeur d'histoire
à la Sorbonne, conseille les ministres de l'instruction publique et dirige une collection de livres d'histoire. Les dirigeants de la III° République développent des réseaux : universitaires,
fonctionnaires, éditeurs, journalistes et hommes politiques. Les historiens occuperont une place centrale. Ce processus a été possible par l'extrême centralisation à Paris. Mais les traitements
de faveur des historiens vont vite aboutir à des tensions entre les universitaires. Un conflit éclatera aussi entre historiens : ceux qui défendent l'histoire-mémoire et ceux qui sont pour
l'histoire-science.
Comment résoudre la question sociale?
Le protectionnisme a des résultats négatifs comme le massacre d'Italiens à Aigues-Mortes(1893). Les fondateurs de la
III° République ont ignoré totalement le prolétariat qui s'impose sur la vie publique (fusillade de Fourmies, attentats anarchistes, assassinat du président de la Rép...). Un clivage se produit
entre la gauche et les ouvriers, et la droite et le monde paysan. (Maurice Barrès, notables catholiques). L'antisémitisme de Drumont pénètre la bourgeoisie catholique. Un prolétariat intellectuel
naît avec beaucoup d'écrivains, d'artistes, touchés par la Dépression. Ils veulent « révolutionner » l'art et la culture et détruire l'ordre bourgeois.
L'affaire Dreyfus: le moment fondateur :
Tout ceci se retrouve dans cette affaire. Après la défaite de 1870 beaucoup de projets de lois visent à réprimer
l'activité clandestine d'espions étrangers. L'arrestation du Capitaine Dreyfus s'inscrit dans le droit fil des accusations d'espionnage. Sans les journaux, l'affaire n'aurait pas fait autant de
bruit. La libre Parole, d'extrême droite, a lancé l'affaire mais a été relayée par la presse de masse. Juif et Alsacien, Dreyfus est le coupable idéal. Au départ, 90% des journaux lui sont
hostiles.
Lorsque les preuves d'innocence sont réunies, les citoyens imprégnés d'idéaux rationalistes et humanistes, vont par contre mener un combat pour la révision du procès : réactions du journaliste B.Lazare et surtout le « J'accuse » d'E.Zola dans l'Aurore. La France des salariés, ouvriers, enseignants, petits
fonctionnaires prennent le parti de Zola. Contre lui : les petits producteurs, notables, propriétaires. Un fossé sépare dreyfusards et antidreyfusards. Le combat pour la vérité est semblable
à celui de Voltaire pour Calas. Des enseignants et des chercheurs prennent parti pour Dreyfus au nom de leurs fonctions universitaires.
Irruption des universitaires dans la vie publique. Contradictoire avec le principe de séparation du politique et du
savant, ce qui leur sera reproché. Elle met en conflit 2 types de valeurs républicaines : d'un côté la vérité et la justice, de l'autre le respect des compétences. Le chef de file des
antidreyfusards pose la question : au nom de quelle compétence particulière le savant peut-il intervenir dans la vie publique ? En retournant à leur profit le stigmate de
« l'intellectuel », les universitaires vont s'efforcer de combler la séparation du savant et du politique. L'affaire Dreyfus a été l'occasion de montrer que leur science enrichissait la
connaissance et remplissait aussi une fonction civique nécessaire dans une démocratie.
La victoire des dreyfusards a légitimé l'irruption de l'intellectuel dans la vie publique, cette étiquette devient un
enjeu de luttes entre droite et gauche. Des 2 côtés, on s'accorde pour définir l'intellectuel comme celui qui « dit la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». Mais la radio, la
télévision, Internet, vont modifier les modes de fabrication de l'information.
L'intellectuel révolutionnaire.
Georges Sorel, venu d'une famille aisée, ingénieur des ponts et chaussées. Sa compagne, femme de ménage, lui fait
découvrir les réalités des classes populaires. Il démissionne de son poste, se convertit au marxisme et s'engage dans l'action révolutionnaire.
Charles Péguy, de milieu très modeste, reçu à l'Ecole Normale supérieure, renonce à sa carrière d'enseignant et se consacre à son œuvre d'écrivain subversif.
Tous 2 participent aux violentes luttes sociales des années 1890. S'engagent passionnément du côté de Dreyfus. Ils ont
placé la trahison des clercs au centre de leur réflexion. Veulent dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés. Leur cible est le « Parti
intellectuel » composé des intellectuels de gouvernement et les intellectuels spécifiques.
Pour Sorel, l'état moderne est un corps d'intellectuels, investi de privilèges pour se défendre d'autres intellectuels qui veulent profiter des emplois publics. Sorel et Péguy sont issus d'un
monde universitaire qu'ils rejettent. Ayant renoncé à faire carrière, Péguy s'estime en droit de défendre les opprimés. Mais aussi en devoir. La littérature est le moyen d'énoncer une vérité
révolutionnaire, confondue avec la sincérité.
Sorel évoque ses efforts pour se débarrasser de toutes ses premières idées. Il a joué un rôle effectif dans la diffusion du marxisme. Marx a été un modèle car il s'est sacrifié pour la cause des opprimés. Sorel pense, avec Marx, ruiner l'idéologie bourgeoise. Devant
les échecs du monde ouvrier, Sorel, désenchanté, se tourne vers l'apologie de la violence. Péguy fait aussi l'apologie de mythes. Agir signifie pour eux mettre en cohérence théorie et pratique.
Ils ont renoncé à leurs propres intérêts pour servir la cause du prolétariat, veulent participer à des œuvres collectives ; dans ce but, ils créent des revues. Sorel, « Le devenir
social » et Péguy « Les cahiers de la quinzaine ». Mais les exemples de ces 2 intellectuels montrent bien qu'ils ne sont pas nécessairement hommes de gauche : lors de la 1°
guerre mondiale Péguy se rapproche du nationalisme et les écrits de Sorel ont un rôle dans l'avènement du fascisme.
Les intellectuels de parti.
La victoire des bolcheviks, en 1917, donne aux universitaires un nouvel élan mais le fascisme puis le nazisme,
radicalisent le clivage gauche-droite. En 1919, Romain Rolland lance dans L'Humanité « la Déclaration de l'indépendance de l'esprit » et Charles Maurras dans le Figaro un appel « pour un parti de l'intelligence ». Des normaliens s'engagent en politique, au début des années 1930, dans le sillage de
l'Action française. Parmi eux, R.Brasillach ,M.Bardèche et T.Maulnier. En 1934, ils adoptent le mot d'ordre « Politique d'abord ». Maulnier, principal animateur, milite pour une
monarchie autoritaire, un retour aux « libertés féodales » et aux corporations. Il rejette à la fois le capitalisme américain et le communisme russe ; il salue la victoire du parti
nazi en Allemagne. Il prendra des distances, cependant, avec le pouvoir de Vichy.
La trahison dans tous ses états.
Paul Nizan et Jean Paul Sartre ont renoncé à l'enseignement pour se consacrer à leur vocation d'écrivains engagés. Nizan
collabore à des revues communistes, puis rompt avec le PC lors du pacte germano-soviétique. Il meurt à la guerre, à 35 ans. Sartre s'engage beaucoup plus tardivement. Jusqu'à sa mort, il militera
contre le capitalisme, le colonialisme et aussi le stalinisme.
Tous 2 ont des points communs avec Péguy : ils ont rompu avec leur milieu social en démissionnant de leur poste et
en vivant de leurs écrits. Le pamphlet de Nizan sur les chiens de garde réactive les critiques sur le parti intellectuel. Nizan considère que le philosophe engagé doit se situer par rapport au
communisme, défendre le prolétariat en adhérant à une organisation révolutionnaire ou du moins en en étant compagnon de route.
Sartre publie au début des années 70 un Plaidoyer pour les intellectuels. La question fondamentale est : de quel droit
un intellectuel, mandaté par personne, peut-il intervenir dans le débat public pour aider les opprimés ? L'intellectuel, issu de la classe bourgeoise, ne doit pas rester au service de la
bourgeoisie, il doit rompre avec elle. Le thème de la trahison crée aussi un lien, chez Sartre entre l'autobiographie et la philosophie marxiste. Dans ce Plaidoyer, Sartre donne une définition de
l'écrivain. Ecrire c'est exercer un métier, mais il conçoit aussi l'écriture comme une forme d'action. Pour cela, il oppose la littérature et la poésie. Pour lui, la revue est l'outil idéal. Les
Temps modernes auront une influence sur la vie intellectuelle française. Sartre est le seul intellectuel français connu comme philosophe, écrivain et acteur majeur de la vie politique
française.
L'intellectuel critique.
En 1945, le PCF incarne le prolétariat ouvrier et beaucoup d’intellectuels y adhèreront ; parmi eux, Jean Kanapa
ressemble le plus à Nizan : violence en son style, obsession de la trahison, exaltation de l'héroisme et de la Résistance. Les intellectuels choisissent de faire allégeance au PCF ou à
l'Université. C'est alors l'arrivée des intellectuels critiques. Au nom de Guevara, Mao ou Trotzky, le marxisme réapparaît. Dans ce contexte émerge
une nouvelle génération d'intellectuels révolutionnaires, R.Debray, R.Linhart... très vite déçus par tous les échecs économiques et politiques.
Le philosophe émancipé :
L'exemple de Jacques Derrida montre qu'il a traversé des épreuves comparables à Péguy, Nizan et Sartre .Il développe son
œuvre à l'écart des institutions. Il abandonne la grammatologie pour la déconstruction. Il faut déconstruire un grand texte comprenant la littérature, la science et la politique.
Dans l'entretien entre M.Foucault et G.Deleuze apparaît la ligne directrice d'après mai 68. Les intellectuels ont
découvert que les masses n'ont pas besoin d'eux pour le savoir. Ce profil d'intellectuel critique ressemble à celui d'écrivain
Derrida a joué un rôle important dans la vie intellectuelle française mais a constamment dit que c'était en tant que
philosophe engagé. Parmi ces intellectuels. on peut citer Jacques Rancière.... Le but essentiel de la politique, c'est l'émancipation des individus c'est-à-dire l'acte d'une intelligence qui
n'obéit qu'à elle-même.
La cause de l'historien :
Albert Mathiez est un historien qui répond aux préoccupations de Péguy. Il mène des recherches historiques et est en
même temps très actif sur le plan politique. Après sa thèse il de tourne vers la défense politique de la révolution française, en soutenant Robespierre contre Danton. Autre exemple : le livre de
Pap Ndiaye sur « la condition noire ». Il insiste sur le côté scientifique de son livre tout en montrant les raisons qui lui ont fait choisir ce sujet dire le pouvoir au nom des opprimés. Le noir a remplacé le prolétaire et l'oppresseur n'est plus le patron mais le républicain.
L'intellectuel de gouvernement :
« Gouverner par le maniement des esprits et non par le bouleversement des existences » la formule de Guizot
résume la façon dont les intellectuels de gouvernement ont répondu à la séparation du savoir et du politique. Pour combler le fossé entre le savant et le politique, ils se placent au cœur des
réseaux républicains. Depuis l'affaire Dreyfus, c'est l'historien qui a incarné l'intellectuel de gouvernement par excellence. En 1902, après l'affaire Dreyfus, le gouvernement lance dans une
réforme de l'éducation, centrée sur la défense des droits de l'homme et la laïcité. Les historiens sont appelés à la rescousse et parmi eux Charles Seignobos. Originaire du midi, élève de l'ENS,
d'une famille très républicaine, il va s'occuper de la refonte des programmes d'histoire. Très engagé sur le plan civique : laïc convaincu, c'est un militant pacifiste et internationaliste,
membre du comité central de la Ligue des droits de l'homme créée en 1898. Il participe au lancement d'un hebdomadaire L'Européen qui avait pour ambition de créer un parti d'intellectuels
européens.
Deuxième exemple important : André Siegfried, fils d'un industriel et homme politique. Élu à une chaire de
géographe au Collège de France, il est au comité de rédaction des Annales et chroniqueur au Figaro. Il a participé à l'édition de nombreux livres scolaires ou touristiques.
Troisième exemple ; Alfred Fouillée, agrégé de philosophie, reste à l'écart de la vie active pour des raisons de
santé.
Tous les 3 ont des points communs : un père ayant exercé des responsabilités politiques ; les 2 premiers sont de
famille protestante. Tous les 3 ont essayé d'intervenir dans les enjeux politiques de leur temps. Puis Fouillée et Siegfried ont développé des préjugés ethniques. Siegfried affirme que le
melting-pot ne fonctionne plus aux Etats-Unis, que le bloc nègre est inassimilable.
Les années qui suivent mai 68 ressemblent à celles qui ont suivi l'affaire Dreyfus. Retour sur la scène des
intellectuels de gouvernement avec René Rémond et François Furet, tous 2 historiens. Rémond surtout engagé dans les mouvements catholiques, Furet dans le PC, puis le PS, puis la fondation du PSU.
Ils sont entrés dans l'enseignement supérieur au moment où il était contesté et modifié. Une grande place est faite à l'histoire contemporaine. Rémond va animer un cycle d'enseignement de l'histoire à Sciences-Po. L'histoire est conçue comme une science permettant de mieux comprendre
le monde. L'histoire-problème, conçue par les fondateurs des Annales, est fortement influencée par le marxisme. Deux institutions se concurrencent : le pôle Sciences-po, plutôt centriste et
conservateur, et le pôle sciences économiques et sociales, proche de la 6° section de l'EPHE, plutôt de gauche et d'extrême gauche. Raymond Aron sera directeur d'études à l'EPHE mais virera de
plus en plus à droite. La 6° section devient Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et le comité d'histoire de la seconde guerre mondiale devient l'Institut d'histoire du temps
présent (IHTP).
Le domaine privilégié de l'histoire devient le présent. L'historien de métier doit mettre ses compétences au service des
entreprises, des associations, voire même des particuliers. Les historiens de l'IHTP et de l'EHESS, comme Rémond et Furet, ont un grand rayonnement intellectuel. Parmi leurs proches : Claude
Lefort, Marcel Gauchet, Pierre Nora, Alain Touraine. Puis arrivent les nouveaux philosophes : B.H Lévy, André Glucksmann, liés aux média. L'émission Apostrophes du 27 mai 1977 qui leur était
consacrée a eu 6 à 7 millions de téléspectateurs. La télé remplace alors les journaux de masse. Giscard d'Estaing invite Lévy, Glucksmann et M. Clavel pour montrer qu'il est proche des
intellectuels. Dans les philosophes médiatiques : Luc Ferry, A.Finkelkraut, R.Debray.
Dans les années 70 le réseau intellectuel augmente, les revues aussi : Esprit fondée en 1932 par E. Mounier et Le débat,
en 1980 par P. Nora, établissent des réseaux. Le Débat va mettre en œuvre la phrase de la page de garde: « Le débat parce qu'en France il n'y en a pas ». Les historiens de
gouvernement ont bénéficié de la repolitisation des enjeux de mémoire : Rémond a travaillé sur le rôle joué par le régime de Vichy et Furet sur la commémoration du bicentenaire de la Révolution
de 1789.
La critique du totalitarisme et des utopies révolutionnaires va faire naître une crise chez les intellectuels de
gouvernement qui crise éclate lors de la grève des cheminots en 1995. Depuis l'affaire Dreyfus, les conflits s'expriment sous la forme d'affrontements de pétitions. Deux appels : l'un est
un soutien au plan Juppé sur la sécurité sociale, l'autre est un soutien aux grévistes. Les proches d'Esprit sont dans le texte Réforme, l'autre texte a pour chef de file Pierre Bourdieu. Seuls,
les auteurs du texte Grève ont repris le mot intellectuel.
Au cours des dernières décennies, l'IHTP et l'EHESS ont été traversées par des tendances opposées : mise en cause
du rôle de L.et R.Aubrac lors de la Résistance, célébration de la révolution.
Le déclin des intellectuels de gouvernement généralistes s'explique par l'arrivée de très nombreux chercheurs en
sciences sociales. De nouveaux faits politiques vont entraîner des conflits avec de nouvelles pétitions comme celles qui ont paru à propos de la loi réhabilitant l'œuvre coloniale de la France
(pétitions Liauzu et Rémond/Nora p.204)
L'intellectuel spécifique :
Cette expression date des années 1970. Michel Foucault : « Le travail d'un intellectuel n'est pas de modeler la
volonté politique des autres. Il est, par les analyses qu'il fait dans les domaines qui sont les siens, de réinterroger les évidences, les postulats, de secouer les habitudes, les manières de
faire et de penser. »
Le premier universitaire français à avoir défendu la posture de l'intellectuel spécifique est Emile Durkheim. Ce serait
la seule tentative de constitution officielle d'une science par et pour la République. Ses déceptions à l'égard de la politique l'ont poussé à s'investir dans le travail scientifique. Mais
l'intellectuel ne doit pas se replier. Son principal objectif doit être d'étendre à la conduite humaine le rationalisme scientifique. Jeune, il a été confronté à l'antisémitisme et, en tant
qu'Alsacien, à la xénophobie anti-allemande. L'importance que Durkheim accorde à la solidarité dans la sociologie peut être mise en relation avec son histoire personnelle. Quand il a commencé sa
carrière, la philosophie était divisée en 2 groupes rivaux : les spiritualistes et les positivistes. Il s 'est rallié aux seconds pour fonder la sociologie comme discipline autonome. Il a
consacré sa vie à construire une sociologie montrant la stupidité des stéréotypes xénophobes et racistes et sera accusé d'intelligence avec l'ennemi par un sénateur. Après sa mort, la posture de
l'écrivain spécifique connaît une éclipse.
La sociologie sera remplacée par les historiens avec les Annales fondées par M. Bloch et L.Fèbvre. L'histoire-problème
qu'ils appellent de leurs vœux, est un moyen de concilier le souci du présent et la volonté de préserver les préoccupations savantes de leur revue en se tenant à distance de l'actualité. Ils
participent au comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Les 2 ouvrages rédigés par M. Bloch pendant la Résistance montrent bien comment
ce dernier a conçu l'articulation entre le savant et le politique. Dans le premier, il a le souci de donner à ses lecteurs les moyens de vérifier ce
qu'il raconte. Dans le 2°, il dit s'exprimer en tant que citoyen. Il adopte un ton très polémique envers les dérives de la 3° République sans occulter sa propre part de responsabilité. Il a le
remords de ne pas être assez intervenu dans la politique. En hommage à M. Bloch, assassiné par les nazis, est créée la 6°section de l'école pratique des hautes études. Présidée par Lucien Febvre,
F.Braudel, elle accueille des historiens marxistes comme Ernest Labrousse, Jean Chesneaux, des philosophes libéraux comme R.Aron. Les historiens sont donc au cœur de la politique, mais c'est un
ethnologue Claude Lévi-Strauss qui incarne l'intellectuel. spécifique dans l'immédiat après-guerre. Elu directeur d'études de l'EPHE, il accède au Collège de France. Il adhère à la SFIO, se tourne vers le droit, la philosophie puis l'ethnologie et part au Brésil en 1935. C'est la déception politique qui l'emmène à privilégier le travail
scientifique. L'ethnologie lévy-straussienne marque les débuts de la recherche de terrain. Il a refusé l'étiquette d'intellectuel engagé mais a reconnu avoir été animé d'une manie de redresser
les torts, de se faire le champion des opprimés. « Tristes tropiques » commence par « Je hais les voyages et les explorateurs ».Il rappelle par là que les cultures des peuples
sans écritures ont été bafouées par le pouvoir colonial. Il a privilégié l'éducation pour faire le lien entre le savant et le politique. Mais il refuse de se placer au service d'une cause, aussi
juste soit-elle. Il conjugue une vraie liberté de pensée avec un total respect des institutions.
C'est Michel Foucault qui, dans les années 70, va donner une nouvelle définition de l'intellectuel spécifique. Pour lui,
l'intellectuel spécifique dérive de la figure du savant-expert. Un physicien comme R.Oppenheimer met, en s'engageant contre la bombe atomique, sa compétence savante sur un problème politique qui
concerne l'humanité entière. Mais Foucault défend plus, avec cet exemple, la figure du contre-expert engagé. Comme l'a bien vu Sartre, la compétence du savant ne lui donne pas de compétences
spéciales pour répondre à des problèmes politiques. Foucault va, après l'échec de mai 68 et en particulier du mouvement contre les prisons, proposer à nouveau une définition de l'intellectuel
spécifique. Il affirme qu'un travail doit dire et montrer comment il est fait. L'intellectuel spécifique doit dégager les systèmes de pensée qui nous sont devenus familiers, qui nous paraissent
évidents et qui font corps avec nos perceptions, nos attitudes, nos comportements. Au lieu d'élaborer une théorie générale des rapports entre savoir et pouvoir, il a mené des études spécifiques
sur des thèmes de son temps (folie, sexualité, prison...). Son espoir était que, grâce à son éclairage critique, les dominés puissent appréhender différemment les problèmes qui les
préoccupent.
Pierre Bourdieu a été avec Foucault un des principaux intellectuels spécifique de la fin du 20°siècle. Il avait besoin
d'avoir la certitude qu'il était utile en disant des choses qui ne sont pas dites et méritent de l'être. Il considérait la sociologie comme un métier militant. Il a reconnu qu'il s'était pensé au
départ comme le leader d'un mouvement de libération des sciences sociales contre l'impérialisme de la philosophie. Il veut parler au nom des fantassins de la science contre les généraux de la
philosophie. Il dit avoir construit son identité de sociologue contre le prophétisme révolutionnaire de Sartre. Il rejette la posture de chercheur engagé. Il s'est appuyé sur le pouvoir
institutionnel (EHESS), sur la revue Actes de la recherche en sciences sociales. Il a fait des enquêtes sur le terrain (Kabylie, Béarn) pour étayer une théorie sociologique à vocation
universelle. Il a rendu public des aspects de sa vie personnelle comme sa haine de l'institution scolaire. Comme Sartre il a été persuadé qu'il fallait convaincre que son travail intellectuel
pouvait être utile aux autres et que c'était un moyen d'atténuer sa culpabilité de vivre dans un milieu fermé. Il n'a pas atteint la cité savante qu'il appelait de ses vœux. Pour articuler le
savant et le politique, il est intervenu dans le domaine de l'éducation. Avec F.Gros il a travaillé en 80 dans une commission de réforme de l'enseignement mais elle ne résoudra pas les problèmes
de l'école. Il a eu un rôle de leader dans le mouvement social de 1995 avec la pétition Grève parue dans le Monde. Lors de conférences publiques n'ayant rien à voir avec son travail de
sociologue, il a fini par devenir l'int. total qu'il avait critiqué chez Sartre.
Conclusion :
Le terme d'intellectuel est donc apparu avec l'affaire Dreyfus et s'est développé en France avec les différents
mouvements (journées révolutionnaires, mai 68...) .L'intellectuel justifie sa fonction en se mettant au service des opprimés. Il a subi de plein fouet les mutations sociales. De même la
multiplication des mouvements sociaux a diversifié les formes d'engagement universitaire, les collectifs associant des chercheurs et des acteurs du monde associatif. Les intellectuels
révolutionnaires ont été frappés par la crise du mouvement ouvrier et du communisme. Les intellectuels spécifiques ont du mal à défendre leurs idéaux et à assumer leurs contradictions en
invoquant le privilège du savoir. ils cautionnent une forme d'inégalité et il leur est difficile de défendre les opprimés. Ils ont raison de défendre le caractère scientifique des disciplines
universitaires qu'ils pratiquent. Mais il faut qu'ils admettent leurs limites.
Pour avoir un réel impact public, il faut qu'ils sachent tisser des alliances avec ceux qui mobilisent les émotions
c'est à dire les artistes. G.Noiriel croit alors à la vertu du théâtre. (« Histoire, théâtre et politique »)
Résumé de la discussion
(Michel)
La présentation du livre de Gérard Noiriel par Anne est jugée à la fois très dense et parfois difficile.
Il ne semble pas se dégager d'idée maîtresse sur le rôle des intellectuels vis-à-vis du pouvoir.
Par ailleurs, Noiriel ne prend pas en compte le rôle et la place des intellectuels dans l'histoire qui remonte bien
avant le XVIIIème siècle et même depuis l'Antiquité. Le nom de Socrate est évoqué à ce sujet.
Parmi ceux que l'on peut qualifier d'intellectuels, le rôle respectif des scientifiques/experts et celui des philosophes
ou des artistes/écrivains... n'est pas toujours distingué clairement.
A propos de ceux que Noiriel appelle les «intellectuels
spécifiques », Michel Foucault semble représenter un cas typique : il s'est intéressé à des domaines spécifiques, comme la prison ou la folie en mettant en évidence les dimensions politiques
des ces différents domaines.
Les intellectuels ont-ils vraiment du pouvoir ? Le rôle de la Presse est souligné. N'a-t-elle pas été présentée comme le
« 4ème pouvoir » ?
Il faut distinguer l'exercice du pouvoir à proprement parler et l'influence que certains peuvent exercer sur le
pouvoir.
On souligne également que le concept d'intellectuels est typiquement français.
Enfin, on relève que le cas des « religieux » n'a pas été pris en compte alors que les religions ont eu et ont
encore une influence certaine sur le pouvoir dans la plupart des pays (au titre d'influence mais aussi au titre de l'exercice même du pouvoir dans les théocraties).